Le choix du collectif :
quand les freelances larguent les amarres

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Le travail change. Les modes de fonctionnement évoluent : autrefois la norme, le CDI a perdu de sa superbe. La dégradation des conditions dans les entreprises, les nouveaux modes de management, la normalisation du télétravail, mais aussi la quête du sens entraînent une ruée vers l’entrepreneuriat.

Selon une étude du Conseil économique, social et environnemental en août 2017 sur « Les nouvelles formes de travail indépendant » 12 % de la population active travaille en indépendant et cette proportion est en constante augmentation. Un chiffre que certains invitent d’ailleurs à doubler, rappelant qu’une part des salariés dans les métiers créatifs et de communication sont aussi freelances en parallèle.

Face à cette tendance à l’individualisation du travail, de nouvelles formes d’organisation émergent. L’écume de mai, notre collectif de freelances tout juste né, fait partie de celles-là. Car s’il est bon de se sentir libres, c’est aussi rassurant pour affronter l’avenir de se savoir plusieurs. Et si le futur du travail appartenait aux collectifs d’indépendants ?

Hisser la grand voile

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S’il y a des travailleurs indépendants depuis la nuit des temps, la notion est un grand fourre-tout dans lequel on retrouve à la fois les freelances (spécialistes de la communication et du marketing) mais aussi les paysans, les médecins, les chauffeurs Uber… Deux choses les regroupent cependant : l’absence (en apparence du moins) de lien de subordination d’un côté et la responsabilité financière de l’autre. Autrement dit, le travailleur indépendant est supposé être autonome sur ce qu’il fait et sur ses tarifs.

Attardons-nous plus spécifiquement sur les freelances. Une étude de Ouishare et Hopwork parue en 2017, certes un peu biaisée mais néanmoins intéressante, souligne que 90% des freelances interrogés affirment avoir choisi de le devenir. Le chiffre est à prendre avec des pincettes mais d’autres confirment cette tendance : si la plupart des freelances sont issus du salariat (qu’ils n’ont, certes, pas toujours quitté par choix), la majorité revendique ce nouveau statut. L’auto-entreprenariat, qui a généré une forte augmentation de création d’entreprises, apparaît alors comme un marchepied le temps de se lancer avant de construire un statut plus durable.

« … (re)donner de la valeur à nos métiers et à notre travail.
Nous avons besoin de nous sentir utile, ce qui passe de plus en plus par la liberté de choisir où on travaille, quand, comment, et avec qui.

Mais pourquoi ce boom du freelancing ? La réponse est dans le mot qui le désigne : parce qu’il permet une plus grande liberté. Exaspérés par des bullshits jobs, essorés par des burnouts et les bore out, nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir (re)donner de la valeur à nos métiers et à notre travail. Nous avons besoin de nous sentir utile, ce qui passe de plus en plus par la liberté de choisir où on travaille, quand, comment, et avec qui.

Si l’on en croit les sociologues du travail qui ont analysé le sujet sur ces 20 dernières années, l’autonomie (hiérarchique et financière) n’est pas le seul argument en faveur du freelancing. Nombreux sont les indépendants qui le sont pour le dynamisme et l’énergie qu’il procure. La plupart des free possède en effet un fort esprit entrepreneurial, et se faisant, un grand attachement à la valeur travail et à son métier – souvent qualifié de métier passion. Faire ce qu’on aime, de manière autonome et se gérer soi-même, franchement, que demander de plus ?

Éclater la bulle

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Pourtant, dans la vraie vie, les travailleurs indépendants sont plus souvent sur le pont à écoper qu’à bronzer sur une plage de sable fin.

D’abord parce que, si l’absence de subordination semble couler de source, elle n’est pas toujours une réalité. Beaucoup (trop) d’entreprises considèrent encore le free comme un employé subalterne ou une petite main à bas coût et aux horaires élastiques. 

À cela s’ajoute un rythme de travail renforcé. Et ce n’est pas cette étude de l’INSEE de 2017 qui va nous contredire : les indépendants travaillent en moyenne 57h par semaine contre 37h pour les salariés. En cause, l’absence de réglementation, mais aussi le cumul entre l’activité elle-même, la prospection, l’administration… Cette marge de liberté implique non pas juste de se gérer soi-même (comme beaucoup le croient) mais aussi de gérer une entreprise et d’en faire la promotion. Et ça, ça prend du temps : on estime que la moitié du temps de travail d’un freelance est consacrée à des activités non directement rémunératrices.

« … Les travailleurs indépendants sont plus souvent sur le pont à écoper qu’à bronzer sur une plage de sable fin … »

Loin de l’image ultra léchée du digital nomad, la réalité du freelancing est aussi souvent celle de la précarité. C’est en tout cas l’avis du Conseil économique, social et environnemental qui décrit la situation de « ces nouveaux visages du travail indépendant » comme souvent précaire, « avec des protections sociales moins élaborées et peu mutualisées ». Or, sans mutualisation, difficile de se faire entendre et mettre en place des protections réglementaires.

Last but not least, la solitude. Notre nomadisme relatif fait souvent rêver, mais il nous éloigne. Les freelances n’ont pas de collègues sur qui se reposer ou avec qui décompresser, avec qui réfléchir. Libres certes, mais souvent très seuls pour répondre aux questions sur la gestion de son entreprise, son offre, ses coûts, ses tarifs, pour avoir un simple regard extérieur sur le travail fournit.

Si l’on ajoute à tout cela le fait que 50% d’entre nous n’investissent pas à la création de leur entreprise et les craintes face au contexte économique actuel, les résultats ne sont pas glorieux sur la santé : près de 25 % d’entre nous se disent stressé.e.s, contre 21 % chez les salarié.e.s. Et 28 % fatigué.e.s, contre 20 % chez les salarié.e.s.

« … Libres certes, mais souvent très seuls… »

Embarquer ensemble

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Face à ces problèmes, une solution existe. Celle pour laquelle les professions indépendantes plus anciennes ont d’ailleurs opté à d’autres moments de l’Histoire : se regrouper pour être plus forts.

Une étude de l’INSERM intitulée « Ébauche d’une sociologie des travailleurs indépendants » et publiée il y a déjà 10 ans à ce sujet est passionnante. Elle évoque notamment les regroupements et associations comme garants de l’indépendance.

Citant l’exemple agricole de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, les auteurs indiquent :

« En se constituant en collectifs organisés, les différentes catégories de travailleurs indépendants vont progressivement rompre leur isolement et bâtir tout un réseau d’institutions, d’associations professionnelles, de syndicats, de lieux d’échange et d’entraide (…) C’est sans doute la plus grande réussite d’éducation populaire qui soit au monde : toute une population, en une génération, a appris un métier rénové et s’est acclimatée au monde moderne. Une nouvelle conception des rapports sociaux, libérée des tabous anciens, autorise l’échange et la coopération entre voisins, la participation à des associations professionnelles, l’écoute d’un technicien et la discussion de ses avis. »

C’est donc bien en agissant collectivement qu’on avance. C’est vrai pour nos droits, bien sûr. Mais aussi pour se sentir plus fort, s’entraider. Ensemble, les perspectives s’ouvrent. L’intelligence collective permet d’aller plus loin, d’être plus inventif et d’apprendre les uns des autres. C’est valable pour un métier, mais aussi de manière plus large : l’expérience et le partage permettent d’étendre son champ de vision et d’acquérir des connaissances et de nouvelles expertises. Au sein du collectif L’écume de mai par exemple, on peut s’enrichir de l’expérience de ses pairs dans la communication, mais on sait aussi qu’on a beaucoup à apprendre d’un ingénieur en énergie renouvelable. C’est de cette rencontre que naît le marketing de solution. Comme le souligne l’INSERM :

« Sans le soutien d’une organisation capable d’assurer la veille technologique, l’évaluation de l’impact de l’innovation et la prospective sur les marchés, les indépendants ont besoin de connaître les effets concrets chez les pionniers”. Les premiers à adopter une innovation, souvent mieux informés, peuvent alors jouer un rôle d’entraînement par l’exemple ou la diffusion d’informations sur l’intérêt de la nouvelle technique ou de nouveaux produits et ainsi rassurer les « suiveurs” »

Eh oui, comme le souligne Pablo Servigne, la loi de la jungle – contrairement à ce qu’on croit – n’est pas si sanglante. La vraie est collaborative.

Le collectif a le vent en poupe

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Attachés à leur statut, les freelances tiennent aujourd’hui compte des difficultés qui s’imposent à eux et voient dans le regroupement en collectif une solution pérenne. Ce nouveau vent qui souffle sur l’indépendance participe au développement d’une myriade de nouveaux concepts.

Côté digital, on connait bien sûr les plateformes réunissant artificiellement les freelances sous de faux airs de collectifs qui cachent mal un rôle d’annuaire. Qu’on ne s’y trompe pas : à trop faire miroiter la liberté, on a vite fait d’ubériser et de paupériser les travailleurs indépendants.

Les espaces de coworking sont aussi l’occasion de rejoindre une communauté. Autour de soi, on trouve d’autres indépendants qui peuvent, pourquoi pas, apporter les avantages de la vie de bureau, en y ajoutant la liberté. D’ailleurs, c’est au sein de La Ruche Marseille que l’histoire de L’écume de mai a véritablement commencé. Nous avons aussi multiplié les réunions de travail et les ateliers dans des cafés ou à la Cité de l’Agriculture. Ces lieux nous ont permis de rencontrer des personnes passionnantes et passionnées. Mais habiter l’espace ensemble n’est pas “faire corps”. Ça, c’est le principe du Collectif de freelances

« … À trop faire miroiter la liberté, on a vite fait d’ubériser et de paupériser et de paupériser les travailleurs indépendants… »

Parce qu’il permet d’être autonome tout en étant un groupe, le Collectif prend de l’ampleur et de plus en plus d’indépendants se tournent vers cette option. Au contraire des plateformes axées (même si elles s’en défendent) sur la compétition et la guerre des prix, le Collectif apparaît comme une manière de préserver le lien, à échelle humaine, se soutenir, apprendre les uns des autres. Et si besoin, redresser la barre ensemble !

Ce choix fédère parce qu’il permet aux free de mieux se défendre, sortir de la solitude et monter en compétence. Laurent Duclos parle d’ailleurs d’« hybridation des statuts » : plus le travail indépendant attire, plus les freelances se structurent. En 2018, le sociologue se refusait à opposer salarié et indépendant, arguant que l’avenir serait de réunir les qualités des deux : une promesse d’émancipation alliée à la cohésion de groupe.

Un an plus tard, dans un hors-série de Socialter publié fin 2019 sur le même sujet, on pouvait lire ces mots de Philippe Vion-Dury :

« La vaste majorité des freelances l’on fait par choix et ne le regrettent pas. Une réponse classique pourrait être de diversifier les clients et négocier ses prix, ou s’imposer un cadre de travail. Autant d’initiatives individuelles qui si elles sont nécessaires, s’inscrivent dans une logique d’être « entrepreneur soi-même. (…) Reste une voix à explorer (…) : l’organisation collective. Et pour cela comme pour le reste, les freelances ne manquent ni d’outils, ni d’idées ».

Le choix du collectif : quand les freelances larguent les amarres

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